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Dante et l'averroïsme, Actes du colloque tenu au Collège de France en mai 2015, consultable sur le site http://www.college-de-france.fr/site/alain-de-libera/symposium-2014-2015.htm
Dans ce petit traité composé par Dante aux premières années de l’exil, vers 1304, écrit en latin, l’auteur veut faire la « doctrine de l’art de parler en vulgaire », en tant qu’il sera utile à tous les locuteurs. Il se compose de deux parties, une première, plus théorique, et une seconde, inachevée, à teneur plus didactique, s’apparente à un art poétique du « vulgaire illustre ». L’exposé part, dans le premier livre) de considérations générales sur les deux modes d’expression, puis sur la démonstration que seul l’homme parle, ce qui le distingue de l’ange et de l’animal. L’homme est libre de ses jugements et de ses choix, et lui seul dispose, pour transmettre ses pensées à autrui de signes « rationnels et sensibles » qui sont ad placitum. On entre ensuite dans une histoire linguistique humaine librement inspirée par la Genèse, qui s’articule en plusieurs questions. Dante pose d’abord Eve comme premier locuteur, car elle est l’auteur du premier acte d’interlocution, dans son échange avec le serpent, mais rectifie les Ecritures : la raison force à conclure qu’Adam fut le premier locuteur, exprimant au moment même où il fut créé sa reconnaissance envers son Créateur, par un premier nom : El ! Il fut doté par Dieu d’un parler « concréé », l’hébreu, qui devait devenir la langue du Christ. L’épisode de Babel se termine par la punition divine qui fait l’objet d’une double narration. Selon la première, la punition divine divisa les hommes en des langues correspondant aux différents métiers. Selon la seconde, elle conduit à l’ « oubli » de la langue première, et à la nécessité, par l’homme, de refaire son parler « selon son bon plaisir ». L’on retrouve ici, dans l’après Babel, le caractère « à plaisir » des parlers d’abord attribué de façon très générale, en termes philosophiques, à l’homme. Dieu donna alors un premier idiome triparti européen, à partir duquel les hommes inventèrent leur vulgaire. Mais quelle est la raison de cette variation se demande Dante ? Elle est unique : l’homme est un animal infiniment variable. Cette variabilité conduit à une première tentative pour fonder une langue inaltérable, la grammatica, pour garantir l’unité du savoir. Mais pour l’Italie un autre type d’unité est nécessaire. Dante se met en chasse, à travers les cités et régions d’Italie, d’un vulgaire illustre à même d’assumer cette fonction. Sa quête est infructueuse, les parlers italiens recèlent trop d’imperfections, même s’ils se trouve en chacun d’eux des poètes excellents qui ont réussi à s’en « détourner ». Il faut d’autre suivre une autre voie, philosophique cette fois-ci. Puisqu’en chaque genre doit se trouver un unum qui serve de règle et de mesure pour tout ce qui est contenu dans ce genre, le vulgaire illustre doit être conçu comme un tel unum pour le genre des parlers vulgaires italiens. Il est « illustre, cardinal, palatin et curial », destiné à être l’unum des parlers italiens, celui qui illumine toutes les productions linguistiques italiennes pour les ramener à la nécessaire unité, tel le père de famille pour ses enfants, le berger pour ses troupeaux, ou encore le jardinier qui doit replanter et élaguer.
Dans le second livre, Dante se propose de donner les règles que doivent suivre les locuteurs du vulgaire, en commençant par le vulgaire illustre, puisqu’il a été défini par la fonction d’illuminer les autres parlers : il faudra commencer par lui pour descendre, pas à pas, jusqu’aux parlers « inférieurs », jusqu’à celui qui est propre à une seule famille. Mais le traité reste inachevé, et seul la première étape est réalisée. Le vulgaire illustre est ainsi à la fois un projet théorique, dans sa construction et ses finalités politiques, une norme construite à partir des meilleurs poètes, Dante se donnant en leur sein la première place, et s’assimile au style supérieur, le style tragique. Il va décrire qui doit l’utiliser, pour quels contenus, en donnant des indications précises sur le vocabulaire, les règles de construction et de composition métrique. Il est à la fois transcendent, utopique dans sa fonction, et immanent, puisque déjà présent, épars, dans les productions des meilleurs poètes.
Ce projet de construction d’un vulgaire illustre par « réduction à l’un » est consonnant avec une anthropologie qui s’exprime ailleurs, dans le Convivio, la Commedia ou la Monarchia : l’homme est un être politique et social qui doit vivre dans des collectivités (civitates) régies par un chef et par des lois, de la plus infime, la famille, jusqu’à celle qui gouverne le genre humain et le mène à sa félicité, l’Empire. Le vulgaire illustre est ainsi le guide linguistique de la cité terrestre italienne.
* 2009: Ph. Büttgen, A. de Libera, M. Rashed, I. Rosier-Catach (éd). Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l'islamophobie savante, Paris, Fayard.
La peur des Arabes et de l’islam est entrée dans la science. On règle à présent ses comptes avec l’Islam en se disant sans « dette » : « nous » serions donc supposés ne rien devoir, ou presque, au savoir arabo-musulman. L’Occident est chrétien, proclame-t-on, et aussi pur que possible.
Ce livre a plusieurs « affaires » récentes pour causes occasionnelles. Occasionnelles, parce que les auteurs, savants indignés par des contre-vérités trop massives ou trop symptomatiques, s’appuient sur ces dé-bats pour remettre à plat le dossier de la transmission arabe du savoir grec vers l’Occident médiéval. Occasionnelles, parce que les différentes contributions cherchent à cerner la spécificité d’un moment, le nôtre, où c’est aussi dans le savoir que les Arabes sont désormais devenus gênants.
Il est donc question ici des sciences et de la philosophie arabo-islamiques, des enjeux idéologiques liés à l’étude de la langue arabe, de ce que « latin » et « grec » veulent dire au Moyen Age et à la Renaissance, de la place du judaïsme et de Byzance dans la transmission des savoirs vers l’Europe occidentale, du nouveau catholicisme de Benoît XVI, de l’idée de « civilisation » chez les historiens après Braudel, des nouveaux modes de validation des savoirs à l’époque d’Internet, ou de la manière dont on enseigne aujourd’hui l’histoire de l’Islam dans les lycées et collèges.
Il est question dans ce livre des métamorphoses de l’islamophobie. Pour en venir à une vue plus juste, y compris historiquement, de ce que nous sommes : des Grecs, bien sûr, mais des Arabes aussi, entre autres.
Articles de I. Rosier-Catach, L. Bianchi, H. Bellosta, D. Kouloughli, M. Rashed, A. de Libera, R. Imbach, J. Marenbon, J.-C. Attias, C. Förstel, Ph. Büttgen, A. Nef, B. Dufal, A. Boureau.
* 2009: Lexicon grammaticorum. Coordination avec Anne Grondeux de la section médiévale de la seconde édition du Lexicon grammaticorum , Who’s Who in the History of World Linguistics (120 notices), dirigé par Haro Stammerjohann et publié chez Niemeyer(Tübingen) en 1996
* 2007: Dante Alighieri, Über die Beredsamkeit in der Volkssprache, übersetzt von Francis Cheneval, mit einer Einleitung von Ruedi Imbach und Irène Rosier-Catach, und einem Kommentar von Ruedi Imbach und Tiziana Suarez-Nani, lateinisch-deutsch, Hambourg, Felix Meiner, (Dante Alighieri. Philosophische Werke, 3), 182 p.
* 2006: La sophistria de Robertus anglicus (avec Anne Grondeux). L'édition de cette collection de sophismes grammaticaux, contenue dans huit manuscrits, et qui date des années 1270, dans la collection Sic et non, Paris, Vrin. ISBN 2-7116-1820-X.
L’enseignement universitaire du XIIIe siècle se fonde sur le commentaire et la « dispute ». La Sophistria de Robertus Anglicus (1260-70), dont est proposée ici l’édition critique accompagnée d’une étude historique et doctrinale détaillée, est un témoin exceptionnel de cette pratique de l’enseignement des arts par « mode de sophisme\rdblquote, surtout développé pour la logique et la grammaire. Il s’agit d’une collection d’une trentaine de sophismes, organisée de façon systématique, et préservée dans huit manuscrits. On y voit ainsi, en partant du sophisme, énoncé problématique, le maître avancer des arguments, avec ou contre ses bacheliers, à propos de toutes les difficultés qu’il contient, les arguments et solutions fournissant au bout du compte un exposé général de la syntaxe latine. La Sophistria s’insère dans une tradition de la grammaire spéculative, qui, contrairement aux grands traités postérieurs sur les Modes de signifier, met l’accent sur la sémanticité plus que sur la grammaticalité: un énoncé incorrect peut être admis si l’on comprend la raison (ratio) qui rend compte de sa déviation. Cette approche, comme l’application très caractéristique de la Physique d’Aristote à la grammaire, permet de rapprocher la Sophistria de l’enseignement parisien des maîtres anglais de la génération précédente, Robert Kilwardby et Roger Bacon, l’appartenance au milieu parisien se confirmant par sa proximité avec le Tractatus de Gosvin de Marbais.
voir reproductions de manuscrits
* Rosier-Catach, Irène, La parole efficace: Signe, rituel, sacré, Paris, Seuil, 2004, coll.: Des travaux, 704 p., ISBN 2020628058.
Pourquoi reconnaît-on une efficacité à une suite de paroles, comme “ Je te baptise ”, ou “ Ceci est mon corps ”? Est-ce parce qu'on les dit ou, comme se le demandait Augustin, parce qu'on y croit? Quelle est la part, dans ce pouvoir des mots, de l'institution originelle, des conditions d'effectuation du rituel, de l'identité et des dispositions des protagonistes? La vérité du signe dépend-elle de la volonté du législateur ou de l'utilisateur, se maintient-elle en dehors de tout usage? Les théologiens du Moyen Age ont longuement médité toutes ces questions, en s'appuyant sur les théories grammaticales et sémantiques de leurs contemporains. A partir de la définition du sacrement comme “signe qui fait ce qu'il signifie”, ils ont forgé la notion de “signe efficace”, qui, dans sa dimension linguistique d'“énoncé opératif”, est au coeur d'une véritable réflexion sur les actes de langage. Leurs analyses des formules sacramentelles, cruciales pour penser toute situation d'interlocution, constituent une contribution aussi fondamentale qu'historiquement méconnue à la sémiotique et à la philosophie du langage.
* 2004: Vocabulaire européen des philosophies, sous la direction de Barbara Cassin (co-responsabilité de la section logique-langage avec Alain de Libera, rédaction d'articles)
http://intraduisibles.org/index.php?option=com_content&view=article&id=77:4emecouvvep&catid=37
* Coordination d'un dossier thématique de Histoire Epistémologie Langage : Les syncatégorèmes, 2003, 25, 2.**
I. ROSIER-CATACH, Présentation, 5
J. LALLOT, À propos des syncatégorèmes : consignification et signification adjacente dans la tradition logicogrammaticale Grecque, 9
A. GARCEA, V. LOMANTO, Varron et Priscien : Autour des verbes Adsignificare et Consignificare, 33
I. ROSIER-CATACH, Priscien, Boèce, les Glosulae in Priscianum, Abélard : les enjeux des discussions autour de la notion de consignification, 55
F. GOUBIER, Les syncatégorèmes au XIIIe siècle, 85
L. CESALLI, La sémantique des syncatégorèmes chez Walter Burley (1275-1344) et Richard Brinkley (fl. 1365), 115
C. PANACCIO, Guillaume d’Ockham et les syncatégorèmes mentaux : la première théorie, 145
DISCUSSIONS
C. MARMO ; S. BONFIGLIOLI, Simboli, voci, oggetti et similia. Note di discussione su : F. Lo Piparo, Aristotele e il linguaggio. Cosa fa di una lingua una lingua, Roma-Bari, Laterza, 2003, 161